Le voyage nothombien
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 Le soir.be

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Mrs Lovett
Admin' dont la tonne de chocolat blanc ingurgitée par an n'égale pas celle d'Amélie Nothomb...
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MessageSujet: Le soir.be   Ven 19 Aoû - 11:39

« Je suis enceinte pour la septante-deuxième fois ! »
VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
Page 32
Samedi 13 août 2011
Amélie Nothomb publie son 20e roman, « Tuer le père » L’occasion de passer une heure avec elle, dans son bureau.
Tous les matins de la semaine, Amélie Nothomb arrive à 8 h 30 rue Huyghens, dans le 14e arrondissement de Paris et s’installe dans son petit bureau des éditions Albin Michel. « Je suis un peu la concierge, ici », lance-t-elle. C’est là qu’elle répond au courrier. Une vingtaine de lettres sont posées sur le bureau, certaines ouvertes d’autres pas encore. Derrière, du courrier en souffrance. « C’est un peu le courrier en retard de Gaston Lagaffe », sourit-elle. Au mur, d’ailleurs, une planche de Gaston parmi des coupures d’articles, des dessins, une très belle photo d’elle par le Studio Harcourt. Sur le meuble, un encombrement de bouquins.
C’est dans cette petite pièce sans fenêtre, mais ouverte sur la halle de cette ancienne forge qu’occupe Albin Michel qu’Amélie Nothomb me reçoit ce mardi de juillet. Elle s’est habillée simplement. Une robe sage sans manche, très estivale. Pas de chapeau, pas de maquillage appuyé.
Comme si elle allait faire une promenade. « A côté de l’écriture et du courrier, j’ai une vie à part entière, insiste-t-elle. Une vie amoureuse très importante. On s’est séparé les tâches. Je fais la vaisselle, la lessive. Le reste c’est pas moi. Et je ne fais surtout pas la cuisine, dieu merci, parce que je suis la plus mauvaise cuisinière de la terre. »
Son dernier roman, donc : Tuer le père. Le décor, c’est la magie. Le thème, c’est l’affrontement entre un magicien et celui qu’il élève dans son art et qu’il éduque comme un fils. La violence est sournoise et le suspense s’installe. Pour en parler avec Amélie Nothomb, nous lui avons demandé de réagir à divers mots que nous avons épinglés dans le premier chapitre, que nous reproduisons ci-contre.
Tuer le père, Amélie Nothomb, Albin Michel, 152 p., 16 euros
BIO1967. Amélie Naît à Kobe, au Japon, le 13 août. Son père Patrick, ambassadeur belge, lui fait découvrir
BIO
1967. Amélie Naît à Kobe, au Japon, le 13 août. Son père Patrick, ambassadeur belge, lui fait découvrir la Chine, New York, l’Asie du sud-est lors de ses déplacements professionnels.
1984. Elle découvre la Belgique.
1992. Son premier roman publié : « Hygiène de l’assassin ». Depuis, elle publie un roman par an chez Albin Michel.
1999. « Stupeur et tremblements », Grand prix du roman de l’Académie française, raconte son année dans une grande entreprise japonaise.
2004. « Biographie de la faim » raconte comment elle plonge avec sa sœur Juliette dans les livres, la potomanie, l’alcool infantile et l’anorexie.
2011. « Tuer le père » est accompagné d’une photo par Marianne Rosensthiel. Une seule photo officielle chaque année : c’est la volonté d’Amélie.
Ce samedi 13 août, c’est l’anniversaire d’Amélie Nothomb. Le Soir et ses lecteurs lui souhaitent : «
Ce samedi 13 août, c’est l’anniversaire d’Amélie Nothomb. Le Soir et ses lecteurs lui souhaitent : « Joyeux anniversaire, Amélie. »
anniversaire
anniversaire
« L’obstination est contraire à la nature, contraire à la vie. Les seules personnes parfaitement obstinées
« L’obstination est contraire à la
nature, contraire à la vie.
Les seules personnes parfaitement
obstinées sont les morts. »
Aldous Huxley
Le 6 octobre 2010, L’Illégal fêtait ses dix ans. J’avais profité de la foire d’empoigne pour infiltrer cet anniversaire auquel je n’étais pas invitée.
Des magiciens du monde entier étaient venus au club cette nuit-là. Paris n’était plus une capitale de la magie, mais la puissance de sa nostalgie agissait toujours. Les habitués échangeaient des souvenirs.
– Habile, votre déguisement d’Amélie Nothomb, me dit quelqu’un.
Je saluai d’un sourire pour qu’il ne reconnaisse pas ma voix. Porter un grand chapeau dans un club de magie, ce n’était pas assurer son incognito.
Je ne voulais pas épier ceux qui montraient leurs nouveaux tours. Munie d’une coupe de champagne, j’allai dans la salle du fond.
Pour la plupart des magiciens, jouer au poker sans tricher, c’est un peu des vacances. Rencontrer enfin le hasard, c’est s’encanailler et, autour de cette table, les gens avaient l’air détendu. Sauf un, qui ne parlait ni ne riait et qui gagnait.
J’observai. Il pouvait avoir trente ans. Une expression de gravité ne le quittait pas. Dans la pièce, tout le monde le regardait, sauf un homme appuyé au bar. Âgé d’une cinquantaine d’années, il avait une tête magnifique. Pourquoi avais-je l’impression qu’il restait là par défi, pour déranger ?
Je rejoignis les buveurs et interrogeai. On me renseigna : celui qui gagnait au poker était Joe Whip et celui qui évitait de le regarder était Norman Terence. L’un et l’autre étaient de grands magiciens américains.
– Il y a un problème entre eux deux ? demandai-je.
– C’est une longue histoire, commença quelqu’un.
Reno, Nevada, 1994. Joe Whip a quatorze ans. Sa mère, Cassandra, vend des vélos. Quand Joe lui demande où est son père, elle répond
– Il m’a abandonnée quand tu es né. C’est ça, les hommes.
Elle refuse de lui dire son nom. Joe sait qu’elle ment. La vérité est qu’elle n’a jamais appris qui l’avait mise enceinte. Des hommes, il en a vu défiler tant à la maison. La principale raison pour laquelle ils partent, c’est que Cassandra oublie ou confond leurs prénoms.
Pourtant, elle se sent flouée dans cette affaire.
– Regarde-moi, Joe. Est-ce que je ne suis pas une belle femme
– Oui, maman.
– Alors, dis-moi pourquoi je n’en garde pas un
Joe se tait. Mais il aurait plusieurs réponses à lui proposer. D’abord, le coup des prénoms. Ensuite, son haleine de tabac et d’alcool. Enfin, les choses qu’il se formule ainsi « M i aussi je te quitterais, maman. Parce que tu es égoïste. Parce que tu parles fort. Parce que tu te plains tout le temps. » Un soir, Cassandra ramène un nouveau type. « E core un » se dit Joe. Comme toujours, elle fait les présentations :
Joe je te présente Joe, mon fils. Joe, voici Joe.
– Ça n va pas être simple, remarque l’aîné.
Joe Junior pense que celui-ci, elle va le garder. Déjà, elle n’oubliera pas son prénom, car si peu maternelle soit-elle, elle a trouvé le meilleur moyen mnémotechnique pour retenir le nom de son amant.
déranger
déranger
Je n’ai rien contre l’idée de déranger, mais je ne vais jamais faire telle ou telle chose dans le but
Je n’ai rien contre l’idée de déranger, mais je ne vais jamais faire telle ou telle chose dans le but de déranger. Ce qui est important pour moi c’est de dire ce que je pense, de montrer les choses telles que je les vois. Et si ça dérange, c’est pas un problème, mais c’est pas le but. Je suis agacée par les gens qui font de la provocation dans le seul but de la provocation.
Dans une émission sur Direct 8, vous avez dit : « Si vous avez résisté à Maurice Carême, c’est que vous aimez vraiment la littérature. » Ce n’est pas de la provocation, ça ?
Non, c’est vraiment le fond de ma pensée. Vous savez, Maurice Carême, c’est le poète qu’on nous apprend à l’école. J’ai jamais aimé. Et maintenant que je suis grande, quand je relis du Maurice Carême, je me dis que ce n’est pas possible. Je suis désolée parce qu’il y a des tas de gens qui adorent, et ils ont certainement raison : quand on aime quelqu’un on a toujours raison. Mais moi j’ai vécu Maurice Carême comme une espèce de test : aimez-vous vraiment la littérature ? Suite à cette déclaration, le Club des Amis de Maurice Carême m’a abonnée de force à leur revue. Avec beaucoup d’obstination, je lis. Mais je me dis : ce n’est pas possible. J’adore la poésie et c’est justement pour ça que Maurice Carême, ça ne passe pas. Mon poète de chevet, c’est Gérard de Nerval. C’est mon poète secret, je vais régulièrement au Père Lachaise fleurir sa tombe. Quand je suis dans le métro, et qu’il n’y a plus moyen de respirer, ma façon à moi de retrouver mon souffle, c’est de me réciter du Nerval.
champagne
champagne
Le champagne, c’est une de mes religions. J’adore l’ivresse procurée par le champagne. C’est une ivresse
Le champagne, c’est une de mes religions. J’adore l’ivresse procurée par le champagne. C’est une ivresse douce, qui ne plombe pas. La vie littéraire parisienne peut être atroce et terriblement pénible et je ne m’y sens profondément pas chez moi : c’est un univers vache. Mais voyons le bon côté des choses : le champagne y coule à flots.
déguisement
déguisement
La phrase m’a été dite textuellement dans un club de magie. Je passais là avec mon grand chapeau et tout.
La phrase m’a été dite textuellement dans un club de magie. Je passais là avec mon grand chapeau et tout. Je pensais passer inaperçue puisque les magiciens ont souvent de grands chapeaux. Je me disais que, pour une fois, je pouvais m’habiller en moi. Raté. Et je me suis dit : là ma vieille, il faut quand même faire gaffe. J’ai placé cette phrase dans le roman parce que j’adore rigoler et ce genre de choses me font rire.
magie
magie
J’ai découvert la magie, il y a une dizaine d’années. Et j’ai découvert des gens absolument fascinants,
J’ai découvert la magie, il y a une dizaine d’années. Et j’ai découvert des gens absolument fascinants, qui n’étaient pas de bêtes truqueurs, qui avaient un rapport au réel bien particulier. Ce qui m’a intéressé dans la magie, c’est que c’était une façon de présenter l’axe du bien et du mal d’une façon très subtile. On a trop tendance de confondre magicien et tricheur. Ce sont des univers connexes mais bien différents. Les magiciens vont tenter, de façon assez généreuse, de remettre en cause la réalité pour que vous soyez amené enfin à la questionner. Le tricheur, lui, abusera de ses qualités de magicien pour être franchement malhonnête.
enceinte
enceinte
Mon seul point commun avec Cassandra dans ce livre, c’est que je n’ai jamais su qui me mettait enceinte
Mon seul point commun avec Cassandra dans ce livre, c’est que je n’ai jamais su qui me mettait enceinte de mes romans. Je suis enceinte pour la 72e fois, puisque je suis en train d’écrire mon 72e manuscrit. Dont 20 parus, avec ce dernier. Et je ne sais toujours pas qui est le père. Donc je pense qu’il s’agit d’un cas d’immaculée conception à répétition.
Les 52 non publiés, ce sont des fausses couches ?
Non, je n’ai jamais eu de fausses couches. J’ai mené à leur terme toutes mes grossesses. Le premier but de l’écriture n’est pas la publication : c’est l’écriture elle-même. On ne sait pas pourquoi on est enceinte d’un livre et je n’ai jamais trouvé de moyens contraceptifs pour ce genre de grossesse-là, donc il faut bien accoucher. Après, on se retrouve avec un texte. Je suis toujours intriguée quand certains écrivains se croient obligés de publier tout ce qu’ils écrivent. Non, certains textes ont vraiment leur raison d’être sans être montrés. Je suis absolument persuadée que le patrimoine mondial de la littérature n’y perd rien. J’ai donc écrit mon testament pour qu’ils ne soient pas publiés après ma mort. Pendant les vacances de Noël, je relis tout ce que j’ai écrit pendant l’année, trois ou quatre manuscrits, et c’est à ce moment-là que je me pose la question : lequel vais-je publier ? L’hiver est une bonne saison pour ça parce qu’on est froid, on a moins tendance à s’enflammer et je peux vraiment lire mes enfants de façon froide et me poser la question de la qualité et, pardonnez le vilain mot, de la partageabilité du texte. Quand un de mes textes semble pouvoir parler à d’autres que moi, je décide de le publier. C’est un choix que je fais seule, au grand dam de mon éditeur qui aimerait bien faire ce choix à ma place.
Vous écrivez la nuit ?
Moi j’appelle ça le matin. J’ai des problèmes de sommeil, je suis très insomniaque, et ça a tendance à être plutôt vers 4 heures. Jusqu’à 8 h du matin. Je bois en un seul coup, à jeun, en me réveillant, un demi-litre de thé très fort que j’avale tout rond et j’ai ma dose de théine qui fait une explosion atomique dans mon cerveau et juste après, je me jette sur le papier et le Bic bleu et je commence aussitôt à écrire. Non, l’ère informatique n’est pas passée par moi. Je n’ai pas de téléphone portable, je n’ai pas d’ordinateur, je n’ai pas de permis de conduire. Il n’y a pas de doute : je suis une citoyenne préhistorique.
Le processus d’écriture, il n’est là que de 4 à 8 h, ou vous êtes tout le temps en train d’échafauder ?
C’est toujours là, plus ou moins consciemment, mais le processus d’écriture dure ne peut être qu’à ces heures-là, quand j’ai la force mentale et l’énergie physique qu’on n’a guère qu’aux toutes petites heures du matin.
Votre écriture est érodée, en phrases courtes et mots justes, sans redondance.
Il m’a fallu énormément d’années pour obtenir cette écriture-là. Voyez Hygiène de l’assassin, ce n’est pas du tout le même style que Tuer le père. Hygiène de l’assassin est le 11e que j’ai écrit, Tuer le père est le 70e : il a fallu 59 romans…
Vous raturez beaucoup ?
Non, les ratures sont intérieures. Mon cerveau est bourré de ratures mais le manuscrit n’en a presque pas. Les phrases arrivent. Ce n’est pas un robinet qui coule à gros bouillon, mais un robinet qui gouttine, comme une fuite. J’écris tous les jours, je récolte ce qui coule de la fuite, bien sûr je travaille ma fuite.
L’écriture, est-ce une souffrance ?
Pour moi, c’est une très grande délivrance, un très grand plaisir. C’est très dur d’écrire, surtout physiquement, mais c’est une jouissance.
Burning Man
Burning Man
C’est une utopie qui existe depuis plus de 20 ans. Pendant une semaine, elle a lieu chaque année dans
C’est une utopie qui existe depuis plus de 20 ans. Pendant une semaine, elle a lieu chaque année dans le désert du Nevada. L’argent n’existe pas. Chaque être humain doit arriver avec sa nourriture et son eau à lui. Et s’arranger à ne laisser sur place aucun déchet, et quand je dis aucun, c’est aucun. On y va pour montrer le meilleur de soi dans les domaines du feu et de la musique. J’ai été émerveillée. De grands artistes qui viennent gratuitement montrer ce qu’ils ont élaboré en matière de feu, de musique et de danse, c’est absolument éblouissant.
obstination
Cet exergue s’adresse d’abord à moi-même. Je suis une personne déplorablement obstinée. J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une qualité. Grâce à Huxley et à d’autres, je commence peu à peu à comprendre que c’est quand même un défaut et que je ferais bien de changer, et évidemment j’ai un mal fou à changer. Mais les faits parlent pour moi. C’est le 20e livre d’affilée que je publie aux éditions Albin Michel. Tout ce que je fais, je continue à le faire, on dirait bien que je reste une obstinée et je ferais bien de me poser quelques questions.
Mais si vous n’étiez pas obstinée, vous ne seriez peut-être pas ce que vous êtes aujourd’hui.
Peut-être. Et on ne peut pas totalement déplorer ce que je fais aujourd’hui puisque somme toute je suis très heureuse. Mais il n’y a pas que ma vie d’écrivain, il y a aussi mes autres vies et je constate que ma pente naturelle irait vers la plus extrême obstination. Je dois faire de gros efforts pour ne pas m’obstiner.
Pour être plus tolérante avec vous-même ?
Oh, là, la bataille est quasi perdue d’avance. Je suis capable de très longues fidélités à des gens qui ne m’en témoignent aucune, d’écrire à des gens qui ne me répondent pas. Comme on dit chez nous, ça est gentil mais ça est pas malin.
Chez nous. Vous êtes de Paris et de Belgique à la fois ?
Ah non, je suis définitivement de Belgique. Ma vie est de plus en plus parisienne mais tous les jours je sens à quel point ce n’est pas chez moi ici. J’ai mis du temps à comprendre que j’étais belge, mais je l’ai décidément compris et je dois dire que les événements politiques récents me font encore plus sentir la fragilité nationale et je me sens encore plus belge.
égoïste
Pour le coup, là, c’est pas du tout moi. Je suis toujours sidérée par les égoïstes. Mais ça doit être une force, j’ai jamais réussi.
Si vous étiez égoïste, vous ne seriez pas tous les matins dans votre petit bureau pour répondre au courrier et vous ne seriez pas aussi accessible et aimable dans les Salons du livre.
C’est ma nature, franchement. Je suis toujours sidérée quand des gens font autrement. Je reçois une lettre, à plus forte raison si cette lettre est aimable, la vraie question est : comment faire pour ne pas répondre ? Bien sûr, c’est terriblement chronophage, j’y passe cinq heures par jour, je prends sur mes heures de sommeil de plus en plus, mais je ne vois pas comment faire autrement.
sataniste
C’est tout ce qu’on comprend pas. Je voudrais ici faire allusion au mouvement gothique. On a beaucoup dit que j’étais gothique, c’est pas très vrai, vous voyez bien. Mais dans mes lecteurs il y a énormément de gothiques. C’est peut-être vrai de dire que je suis un écrivain gothique, pas par moi-même mais par mes lecteurs. Je vois bien que c’est un milieu qui suscite une extrême méfiance et je veux m’insurger : parce que ce sont des gens bien. Ce sont des non-violents. C’est une recherche d’élégance, de culture, et le poète qu’ils citent le plus c’est Baudelaire, qui s’en plaindrait ? Ce n’est pas parce qu’une personne s’habille en noir, porte des bijoux bizarres et a une coiffure bizarre qu’il est un diable.
désir
J’ai très peu lu Freud, je ne connais que les rudiments. Le seul livre de Freud que j’ai lu, c’est L’inquiétante étrangeté. J’ai trouvé ça de toute beauté. Est-ce que ce n’est pas littéraire avant d’être autre chose, Freud ? Si on prend Tuer le père à la lettre, moi j’ai jamais voulu tuer ni ma mère ni mon père, j’ai jamais voulu coucher avec mon père, pourtant j’ai pas l’impression d’être foncièrement anormale.
Et puis, Joe Senior est différent. Il pose de drôles de questions : – Ça marche, le business des vélos,
Et puis, Joe Senior est différent. Il pose de drôles de questions :
– Ça marche, le business des vélos, à Reno ?
– Oui, répond Cassandra. Du 5 août au 15 septembre. À cent dix miles d’ici se tient, du 27 août au 5 septembre, le festival de Burning Man. On ne peut y circuler qu’à vélo ou en véhicules mutants. Reno est la dernière grande ville avant le désert du festival. C’est chez moi que les Burners achètent leurs vélos et c’est moi qui les rachète après pour un croûton de pain.
Joe Senior s’installe à la maison. Comme les armoires de Cassandra sont pleines, il range ses affaires dans celles de Junior.
– Dis donc, Cassy, ton fils a des trucs bizarres dans son placard.
Elle vient voir.
– Non, c’est rien, c’est ses choses de magie.
– Hein ?
– Oui, c’est sa passion depuis qu’il a huit ans.
Senior regarde Junior d’un air de plus en plus mauvais. Surtout quand celui-ci fait ses tours de cartes. Senior a du mal à en croire ses yeux.
– Ton fils, c’est de la graine de sataniste.
– Arrête, c’est des bêtises de gosse. Tous les enfants veulent devenir magiciens.
Senior n’y connaît rien. Il n’empêche qu’il y voit plus clair que Cassandra :
– Ton fils est anormalement doué.
– Rien d’anormal à ça. Depuis six années, il s’exerce. Il ne s’intéresse qu’à ça.
Entre l’homme et le garçon s’installe une haine classique, sauf qu’elle est basée sur des malentendus. « Oui, je te vole ta mère qui est belle et que tu désires, comme les fils de ton âge. Tu pourras faire toute la magie que tu voudras, ça ne te la rendra pas. Mais moi, je ne supporte pas de te voir manigancer tes diableries du matin au soir », pense Senior.
« Garde-la. Si tu savais ce que je pense d’elle. Et cesse de toucher à mes affaires », pense Junior.
Cassandra rayonne. Deux mois que Senior est avec elle. Son record. « Il va rester. »
Un jour que tous les trois sont dans le salon, une dispute éclate.
– Arrête avec tes tours de cartes ! Je ne supporte pas.
– Ce que tu ne supportes pas, c’est de voir quelqu’un qui fait quelque chose, toi qui ne fiches jamais rien.
– Qu’est-ce que tu sous-entends ?
– Ça ne te dérange pas trop d’être entretenu par ma mère ?
Cassandra gifle Junior et l’envoie dans sa chambre.
Une heure plus tard, elle l’y rejoint. D’un air désespéré qui sonne faux, elle lui demande de partir :
– C’est lui qui le veut, tu comprends ? Il y a vraiment un problème entre vous deux. Si tu ne t’en vas pas, c’est lui qui s’en ira. J’ai trente-cinq ans. Je veux enfin garder un homme. Mais je ne t’abandonne pas. Je te donnerai mille dollars chaque mois. C’est beaucoup d’argent. Tu seras libre. N’importe quel gosse de ton âge rêverait d’être à ta place.
Junior se tait. « Senior a raison, il a l’air sournois », pense Cassandra. Junior sent qu’elle ment : c’est elle, et non son homme, qui exige son départ. Senior le hait, mais ce n’est pas pour autant qu’il quitterait une aussi bonne situation. La mère a choisi de mettre son fils dehors parce qu’elle est vexée. Le môme a dit tout haut ce qu’elle ne veut pas entendre : Senior n’est pas avec elle pour sa beauté.
Joe Junior réunit ses affaires dans un sac à dos. Il rassemble son matériel de magie dans une valise.
Les adieux sont sans état d’âme. La mère se soucie du fils comme d’une guigne. Le fils méprise la mère.
mort
La mort n’est pas une violence pour moi. Le meurtre, c’est autre chose. La mort elle-même, je l’ai toujours envisagée avec beaucoup de sérénité, avec cette notoire exception de la mort des autres qui reste, pour moi, un énorme problème. Mais s’il y a bien une chose sur terre qui ne fait pas peur du tout, c’est ma propre mort. Ça m’est arrivé d’y penser. Mais sans obsession et sans aucune tristesse.
Dans vos romans, il y a de la violence, de l’humiliation, de la domination, de la tricherie.
Mes livres sont des romans. Et le roman a, pour moi, entre autres, la fonction de décrire la réalité, si possible telle qu’elle est. Et les rapports humains sont faits d’énormément de violence et, de plus en plus, d’énormément de tricherie. Je ne suis pas là pour mener les lecteurs en bateau. C’est la mission d’un écrivain, de constater le réel ?
La réalité est problématique, nos perceptions sont trop rapides pour percevoir vraiment le réel. La littérature, c’est l’occasion d’un ralentissement de ces perceptions et peut-être, d’une découverte de la réalité.
nostalgie
Chez nous, on voit les gens nostalgiques comme un peu faibles, mélancoliques, qui n’iront pas très loin dans la vie. Mais c’est un très beau mot au Japon, et ne pas être nostalgique y est une faute de goût. C’est une chose que j’ai totalement attrapée : je suis notamment nostalgique. Ça ne m’empêche pas d’aller de l’avant, de vivre, mais je trimballe avec moi une nostalgie énorme, particulièrement de mes années japonaises. C’est devenu presque maladif. Tout élément appartenant au passé, même s’il est moyennement heureux, a tendance à susciter en moi de la nostalgie. Mais on peut être profondément nostalgique et ne pas passer à côté du progrès, voyez les Japonais.
chapeau
J’ai jamais porté de chapeau avant l’âge de 30 ans. Et un hasard a fait que j’ai mis sur ma tête le fameux grand Pompilio. Et tout à coup je me suis dit : en fait c’est moi. Et c’est comme si je me sentais plus moi avec le chapeau, mais je ne pense pas qu’il y ait une explication métaphysique. Et puis j’ai peut-être mauvais goût, mais je trouve que ça me va.
jouer
jouer
Jouer de façon civilisée et sans addiction, c’est un très joli divertissement. Le malheur, c’est que
Jouer de façon civilisée et sans addiction, c’est un très joli divertissement. Le malheur, c’est que des jeux comme le poker sont en train de faire des ravages aujourd’hui, surtout les jeux sur internet, et il y a des jeunes qui deviennent complètement fous avec ça.
Ce roman n’est pas un livre sur le jeu, c’est beaucoup plus un livre sur la magie. Mais en passant, oui, j’en profite pour dire que le jeu est dangereux. Même si je ne suis pas moraliste, d’ailleurs le livre est totalement immoral.
Il y a tout à fait moyen de jouer sans tricher. Tricher n’est pas inéluctable. C’est une tentation. En tant qu’écrivain, on peut aussi l’éprouver, cette tentation. En littérature, l’équivalent de la triche, c’est l’effet facile, vous savez quand on peut facilement émouvoir son public en tirant sur certaines cordes, mais il y a tout à fait moyen de l’éviter.
problème
problème
C’est en effet le récit d’une brouille. Un récit assez mystérieux. Parce qu’en lisant le livre, on ne
C’est en effet le récit d’une brouille. Un récit assez mystérieux. Parce qu’en lisant le livre, on ne va pas arrêter de se dire : ah, c’est donc ça qui les a brouillés. Et à chaque fois : mais non, c’est pas ça. Tuer le père, c’est un titre symbolique, on doit tous tuer le père, même si on adore ses parents. Personnellement, j’ai de très bons parents et je n’ai jamais eu envie de les tuer. Mais tuer le père, c’est ce qu’on doit tous faire pour devenir adulte. C’est tuer notre milieu, tuer les espoirs que les meilleurs des parents placent toujours dans leurs enfants.

Source: http://archives.lesoir.be/%C2%AB-je-suis-enceinte-pour-la-septante-deuxieme-fois-%C2%BB_t-20110813-01JAVD.html?query=amelie+nothomb&firstHit=0&by=10&sort=datedesc&when=-1&queryor=amelie+nothomb&pos=0&all=5295&nav=1

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MessageSujet: Re: Le soir.be   Ven 19 Aoû - 15:47

Excellent travail Louise, et très intéressant.

Soigne-toi bien Smile
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MessageSujet: Re: Le soir.be   Ven 19 Aoû - 16:24

J'aime bcp ce papier!
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MessageSujet: Re: Le soir.be   Sam 20 Aoû - 11:45

Ils font les choses bien et des choses bien chez les belges!

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